« Celui qui entend la Parole et la comprend… » (Mt 13,23)
Le verbe grec traduit ici par « comprendre » est συνίημι (syníêmi). Il est formé de σύν, « avec, ensemble », et d’un verbe qui signifie « mettre, joindre ». Comprendre, dans la Bible, c’est donc mettre ensemble. Mais que s’agit-il de mettre ensemble ? trois pistes :
- Mettre ensemble l’écoute du cœur et l’intelligence de la foi
La première attitude est celle de l’écoute. Avant de chercher à expliquer la Parole, il faut lui faire une place. La tradition monastique commence toujours par cet appel : « Écoute, mon fils… » (Au tout début de la Règle de saint Benoît). La Parole n’est donc pas d’abord un objet d’étude ; elle est une présence qui vient nous visiter.
Mais cette écoute ne renonce pas à l’intelligence. Dieu nous parle pour que toute notre personne, le cœur comme l’esprit, entre dans le dialogue avec lui. La foi n’est ni une émotion passagère ni une simple connaissance : elle est une intelligence aimante, née de l’écoute.
- Mettre ensemble l’Écriture et la Tradition vivante de l’Église
Personne ne reçoit l’Évangile seul. Nous l’entendons avec tous ceux qui nous ont précédés : les apôtres, les martyrs, les Pères, les saints, la liturgie, toute l’Église. Osons le mot si souvent piégé de Tradition.
Saint Irénée comparait l’Écriture à une mosaïque représentant le visage du Christ. Les mêmes pierres peuvent être réassemblées pour composer une autre image ; c’est pourquoi la Tradition ne remplace pas l’Écriture, elle en garde la juste figure. Mais Elle nous apprend à reconnaître, dans les paroles de l’Évangile, le visage du Christ vivant.
La Tradition n’étouffe pas la Parole ; elle est la mémoire vivante de l’Esprit qui nous aide à l’entendre fidèlement aujourd’hui.
- Mettre ensemble la Parole et notre propre vie
Enfin, comprendre la Parole, ce n’est pas seulement savoir ce qu’elle signifie ; c’est découvrir ce qu’elle accomplit en nous, quelle expérience concrète en avons-nous ? Les Pères de l’Eglise aimaient dire que ce n’est pas seulement nous qui lisons l’Écriture, mais que c’est l’Écriture qui nous lit.
C’est pourquoi le fruit dont parle Jésus n’est pas d’abord le résultat de nos efforts. Il est le signe qu’une vie devient peu à peu cohérente sous l’action de la Parole. Elle rassemble ce qui était dispersé, éclaire nos choix, purifie nos désirs, ouvre un chemin de communion.
Ainsi, la « bonne terre » n’est pas un cœur parfait. C’est un cœur qui accepte de tenir ensemble l’écoute, la foi de l’Église et les événements de sa propre existence. C’est là que la semence peut porter du fruit, « l’un cent, l’autre soixante, l’autre trente pour un ».
Une formule d’ Origène saisit cette dynamique :
« Les Écritures grandissent avec celui qui les lit. »
Non parce que la Parole changerait, mais bien parce que, dans l’Église et sous l’action de l’Esprit Saint, notre capacité à la recevoir ne cesse de grandir. C’est peut-être cela, au fond, συνίημι : laisser peu à peu toute notre vie « se mettre ensemble » à la lumière du Christ.